14 août 2026 · Zanele Mtshali
Madagascar: quand le téléphérique d'Antananarivo révèle la faillite du réseau Jirama
Le téléphérique d'Antananarivo, alimenté par groupes électrogènes faute de courant fiable, illustre l'état réel de la Jirama.
Un mois de carburant pour faire tourner un téléphérique. Ce chiffre, précis et brutal dans sa comptabilité, pose le problème dans toute sa dimension structurelle. L'équipement, inauguré en grande pompe à la mi-août 2025 dans la capitale malgache, n'a jamais pu se raccorder de manière fiable au réseau de la Jirama, la compagnie publique d'électricité. Dès les premières semaines d'exploitation, les opérateurs ont recouru à des groupes électrogènes pour maintenir le service. La facture énergétique a rapidement atteint des niveaux difficilement soutenables. Ce détail opérationnel, en apparence anecdotique, constitue en réalité une entrée directe dans la logique qui structure aujourd'hui les décisions d'investissement privé dans le secteur énergétique malgache.
Le téléphérique avait été conçu pour répondre à une contrainte géographique bien réelle. Antananarivo, construite entre collines et vallées, souffre d'une congestion chronique que les embouteillages rendent parfois inextricable. L'équipement n'aura fonctionné que quelques semaines. Une vague de colère populaire, alimentée par des coupures répétées d'eau et de courant, a entraîné un changement de régime ainsi que le saccage des stations. Le service a été interrompu en septembre 2025. Depuis lors, l'infrastructure reste à l'arrêt pour une raison qui n'a rien de politique: l'alimentation électrique disponible n'est tout simplement pas assez stable pour garantir une exploitation régulière. Le réseau public ne délivre pas ce qu'une telle installation requiert.
Ce constat n'est pas isolé. Seul un tiers de la population malgache dispose d'un accès à l'électricité, ce qui place Madagascar parmi les marchés les moins électrifiés de la région. La Jirama, dont la capacité à assurer une alimentation stable reste très insuffisante selon les opérateurs qui cherchent à s'y connecter, incarne à la fois le problème structurel et, paradoxalement, la justification commerciale des investisseurs privés. Là où le réseau public ne parvient pas, les solutions hors-réseau et les mini-réseaux solaires ouvrent un espace de marché que le secteur privé a commencé à occuper méthodiquement.
Le modèle économique que ces entreprises spécialisées dans le photovoltaïque ont adopté repose sur une comparaison de coûts. Dans un pays où le prix du carburant pèse lourd sur les comptes d'exploitation et où la dépréciation des groupes électrogènes s'ajoute aux charges récurrentes, le solaire présente une arithmétique favorable. Madagascar bénéficie d'un ensoleillement élevé et dispose d'une demande captive: toute unité économique qui a besoin d'une énergie fiable, qu'il s'agisse d'un hôtel, d'une unité de transformation agroalimentaire ou d'un opérateur de transport, doit aujourd'hui soit absorber le coût du diesel, soit construire sa propre capacité de production. C'est précisément dans cet écart que s'engouffrent les opérateurs privés du solaire, en proposant des contrats d'approvisionnement négociés directement avec des consommateurs industriels et commerciaux, sans passer par la Jirama.
La stratégie de contournement de la compagnie publique n'est pas un choix idéologique. C'est un calcul de risque. La dépendance à la Jirama représente, en l'état actuel des choses, une exposition commerciale que les investisseurs privés estiment trop élevée pour être assumée sans couverture alternative. Les lacunes de la compagnie publique produisent ainsi un double effet: elles font peser un risque opérationnel sur tout projet nécessitant un raccordement au réseau, et elles créent simultanément les conditions d'un marché autonome pour les opérateurs solaires qui choisissent de s'en affranchir.
Par contraste, pour qui examine les flux de capitaux dans le secteur énergétique malgache, cette dynamique soulève une question précise sur l'usage des ressources publiques. La Jirama est une entité publique. Ses défaillances répercutent leurs effets sur l'ensemble de l'économie productive du pays, contraignant des opérateurs privés à dupliquer des infrastructures que le réseau public devrait normalement fournir. Le coût de ces doublons, supporté par les entreprises qui investissent dans leur propre capacité de production, est un coût que l'insuffisance de l'investissement public transfère vers le secteur privé. Quantifier ce transfert avec précision supposerait des données que la Jirama ne rend pas publiquement disponibles dans le détail requis.
La contrainte qui pèse le plus lourdement sur la capacité à mobiliser des capitaux à grande échelle reste néanmoins d'ordre réglementaire. Sans cadre clarifié et sans contrepartie publique crédible capable d'honorer des contrats d'achat d'énergie à long terme, même un marché présentant un fort potentiel de croissance reste difficile à financer au-delà des projets de taille limitée. Les investisseurs qui s'intéressent à Madagascar identifient cet obstacle comme le principal frein à une montée en puissance des projets solaires, au-delà des segments industriels et commerciaux déjà accessibles par la voie des contrats bilatéraux.
La question qui demeure ouverte est celle de la volonté et de la capacité de l'État malgache à produire ce cadre. Tant qu'elle restera sans réponse documentée, le marché continuera de fonctionner par contournement plutôt que par structuration, et les capitaux disponibles s'orienteront vers les segments les moins exposés au risque réglementaire plutôt que vers les investissements d'infrastructure dont le pays a besoin pour porter son taux d'électrification au-delà du tiers actuel de la population.